Science et lobbying, avec Pierre Méneton, chercheur à l'Inserm
Je propose de vous apporter quelques éléments d'information sur la recherche en France, les institutions de recherche telles que l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), les ministères de la Santé et de l'Ecologie, l'Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments), etc. Je peux apporter un témoignage en tant que chercheur, les fréquenter est en effet assez enrichissant. Je vais faire cela au travers d'un problème de santé publique : le sel dans l'alimentation.
Je suis chercheur sur les maladies cardio-vasculaires et leur lien avec la présence de sel en trop grandes quantités dans notre alimentation. Je n'habite pas à côté d'un incinérateur, mais je mange trop de sel, dont on sait que cela provoque des maladies. Ce n'est pas moi qui ajoute trop de sel, c'est l'industrie qui vend des plats préparés dont le contenu n'est pas très bien connu. Lorsque vous regardez l'étiquette, il n'y a pratiquement aucune information sur les éléments contenus qui peuvent
être nocifs pour la santé.
On ajoute des éléments nocifs sans prévenir les consommateurs. Je vois des points communs entre la surproduction de déchets et le fait que l'industrie rajoute du sel et du sucre dans les aliments, au point de rendre les gens malades. C'est la même politique : on rajoute, et on fera peut-être quelque chose par la suite si ça s'avère nocif.
Petite histoire personnelle, j'ai débuté ma carrière en 1990, dans un labo qui s'intéressait à l'hypertension. Puis je suis parti pendant trois ans aux Etats-Unis pour parfaire ma formation. En 1995, j'ai été embauché sur contrat à l'Inserm, à Paris. Un seul moyen d'évaluation des chercheurs en interne : les publications dans les revues internationales, qui sont à 99 % anglo-saxonnes. Depuis quelques années, j'avais une bonne progression de carrière, pourquoi aller chercher des ennuis ? En janvier 1998, Libération publie un article sur les recommandations alimentaires dans différents pays.
D'un pays à l'autre, les recommandations sur certains éléments variaient d'un facteur 10 ! Sur le problème du sel, l'administration française disait que le sel dans l'alimentation n'a que peu ou pas d'effet sur la survenue de maladies cardio-vasculaires, responsables de dizaines de milliers de morts chaque année en France. Or, ce que je lis depuis très longtemps, c'est exactement l'inverse!
. Nous publions alors dans La Recherche, magazine de vulgarisation scientifique, un article intitulé "Sel et hypertension, où en est-on ?", pour essayer de remettre les choses à leur place, article qui fait d'ailleurs la couverture.
Cet article est lu par un certain nombre de sénateurs et députés, de journalistes. Suivent alors quelques articles "de commentaires". Puis, en 1999, contacté par un journaliste du Point, cet hebdomadaire publie des articles de fond sur le problème. A la fin de 1999, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments édite les recommandations en nutrition pour rester en bonne santé. Le chapitre sur le sel a été confié à une personne qui avait dit dans Libération que le sel n'a que peu ou pas d'effet sur les maladies cardio-vasculaires ! Ce chercheur de l'Inserm est financé depuis 10 ans
par les Salines du midi...
J'envoie alors un mot au responsable de l'Afssa qui s'occupe de la nutrition, pas de suite. Puis en 2000, il propose un débat entre scientifiques et industriels. La réunion a lieu, quelques compte-rendus, puis plus rien. Quand les nouvelles recommandations sortent, le chapitre sur le sel est à nouveau écrit par le chercheur pro-sel. Des journalistes du Point m'avertissent qu'ils vont faire la couverture sur ce sujet (février 2001), et leur dossier sera très largement repris par les autres médias.
Rendez-vous avec Martin Hirsch, Directeur de l'Afssa, au printemps 2001. Il apparaît qu'il n'était pas du tout au courant du dossier. Un article du Point parle d'ailleurs des experts de l'Afssa, qui en théorie doivent déclarer leurs conflits d'intérêt. Mais ce n'était pas fait à l'époque. Cependant, les choses évoluent dans le bon sens. L'Afssa décide la mise en place d'un groupe de travail sur le sel, vraiment ouvert à toutes les opinions. Il en ressort des recommandations qui sont annoncées en janvier 2002. Est alors organisé un congrès international sur ce sujet, tous les industriels du sel sont présents, et tentent une désinformation massive. Le problème n'est pas dans les connaissances scientifiques, mais la diffusion des ces connaissances.
Mais pourquoi les industriels ajoutent-ils du sel, alors que l'on sait que cela a des répercussions dramatiques sur la santé publique ? On a découvert que les industriels ne veulent pas enlever le sel pour des raisons économiques. Deux énormes problèmes : le sel a une propriété fondamentale, il fait ressortir les saveurs sucrées. De plus, quand vous rajoutez du sel dans des aliments, il retient l'eau, et le poids détermine en partie le prix de vente.
Il y a une relation directe entre quantité en sel et boissons absorbées dans la journée. C'est quantifié scientifiquement. Si on réduit le sel et donc les boissons, on réduit la consommation d'eau minérale, de sodas, etc. En Europe de l'ouest, la vente de sodas et de bières représente un marché de 270 milliards d'euros. Vous diminuez ça de 30 % si notre nourriture contient moins de sel... poser la question, c'est y répondre.
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